Enfants « placés » et « conflit de loyauté »…

Enfants « placés » et « conflit de loyauté »…

En travaillant à l’Aide Sociale à l’Enfance auprès d’enfants confrontés à de graves difficultés sociales ou présentant des risques d’inadaptation sociale, je me suis souvent interrogé sur le terme « placement ». En effet, l’expression « placer un enfant » m’interpelle et me fait penser directement au verbe « déplacer ». Je préfère le terme « accueil ». L’accueil d’un enfant est, à mon avis, une notion beaucoup plus large et respectueuse. Il s’agit d’accueillir une personne à son domicile avec tout ce que cela suppose : accueillir l’autre tel qu’il est, avec ses capacités, ses difficultés, son histoire et ses relations familiales.

L’Aide Sociale à l’Enfance et l’accueil familial

Partie intégrante du dispositif général de l’aide sociale destinée aux personnes qui ne peuvent faire face à leurs besoins à cause de leur handicap, de leur âge ou de difficultés économiques ou sociales, l’Aide Sociale à l’Enfance s’inscrit dans le cadre plus général de la protection de l’enfance en danger, réformée par la loi du 5 mars 2007. Elle assure des missions de prévention des mauvais traitements à leur égard, d’aide aux familles et de protection de l’enfance lorsque « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises »[1].

En fonction de la situation de l’enfant, celui-ci peut être confié hors de son milieu familial à un établissement, à une famille d’accueil ou à un tiers digne de confiance. L’accueil familial représente « le premier mode de prise en charge des enfants confiés à l’Aide Sociale »[2] (au moins 70.000 enfants en France à ce jour). Parmi les 10000 enfants pris en charge par l’ASE de Paris actuellement, c’est le cas d’environ 5000 qui sont ainsi accueillis soit à la demande de leur famille, soit sur ordonnance du Tribunal pour Enfants. Dans les deux cas, le maintien des liens avec la famille doit être systématiquement recherché.

« Conflit de loyauté »[3]: l’enfant entre deux familles ?

En étant confié en famille d’accueil, un enfant se sent parfois « ballotté » d’une famille à l’autre. Il est alors fréquent d’entendre parler de « conflit de loyauté ». L’enfant accueilli semble parfois ne pas pouvoir profiter de ce que peut lui apporter chacune des familles et il alterne entre rapprochement et rejet à tour de rôle entre l’une et l’autre. En s’approchant d’une famille, il s’éloigne de l’autre, et vice versa. Même s’il n’est pas propre à l’enfant confié en famille d’accueil, il est vrai que c’est un terme dont on entend parler sans bien savoir parfois de quoi il s’agit mais comme s’il était un concept relativement évident et partagé. Le conflit de loyauté est en fait un conflit interne à une personne qui se sent « retenue », « paralysée », et qui ne peut choisir entre deux « objets » de loyauté s’opposant ou ayant des intérêts contraires.

Remise en question du conflit de loyauté

Je pense que le terme « conflit de loyauté » est trop réducteur et qu’il est essentiel de réfléchir à ce qu’il cache. Cette dynamique (rapprochement-éloignement de la famille) est en réalité liée à un ensemble d’éléments importants. Il est ainsi essentiel de prendre en compte la place laissée aux parents dans la prise en charge de l’enfant, tout comme la place qu’occupe la famille d’accueil. Les difficultés propres à l’enfant accueilli et au partage de deux familles sont aussi essentielles dans la compréhension de la complexité de ce genre de situation.

Les difficultés des enfants accueillis

L’enfant accueilli a parfois une peur terrible de l’abandon mais aussi de la séparation qui « réactive [ses] angoisses de perte »[4] ainsi que chez ses parents. Face à cela, l’enfant teste les liens d’amour et d’attachement à l’autre, ce qui peut entraîner des tensions et des conflits.

De plus, même si la séparation est nécessaire, elle n’est pas la seule clef aux problèmes, d’autant plus que ces enfants « conservent en eux les troubles qui résultent des perturbations familiales, les transportant avec eux en quelque sorte, et les introduisant dans la famille d’accueil… »[5]. En répétant son mode relationnel et en transférant ses difficultés au sein de son nouveau lieu de vie, l’enfant va souvent chercher à recréer les mêmes conditions de vie que celles qui ont provoqué les difficultés de ses parents et la séparation.

Partager deux familles n’est pas simple pour un enfant accueilli. Toutefois, « c’est le propre du placement familial de faire de cet enfant un enfant partagé, divisé, qui lutte compulsivement pour et contre son appartenance tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ses deux familles »[6]. Certains enfants, pour sortir de cette idée de partage entre les deux familles, sont parfois amenés à faire le choix d’une famille, ce qui peut aussi être lié au rejet de l’appartenance familiale chez l’enfant qui grandit.

Et les adultes dans tout ça ?

Concernant les difficultés provoquées par les adultes, j’ai pu en repérer trois principales. Tout d’abord, j’ai pu remarquer une certaine incohérence avec une confusion des rôles et des places de chacun, notamment entre les deux contextes de vie famille ; ainsi que la présence de tensions qui alimentent la complexité de la situation. « L’assistante maternelle[7] elle-même mais aussi les équipes administratives et sociales, y compris les magistrats, peuvent emprisonner l’enfant dans leurs désirs »[8].

Réaction des parents face au « placement » de leur enfant

Lorsqu’un enfant est accueilli au sein d’une famille d’accueil, les parents adoptent différentes attitudes : résignation, colère, négociation, ou abandon… Les parents sont parfois des repères instables, fragiles pour leurs enfants et éprouvent un certain nombre de difficultés. Ils peuvent parfois se sentir « désarmés » et luttent pour leur reconnaissance. Non seulement, ils doivent faire face à leurs propres difficultés (ruptures avec les enfants, problèmes conjugaux, etc.) mais également se contenter du peu de place parfois laissé dans l’éducation de leurs enfants, que ce soit par la famille d’accueil ou les services sociaux. Il est donc essentiel d’en être vigilant et de les aider à trouver le bon équilibre dans la relation avec l’enfant : leur distanciation et la séparation sont importantes autant que le maintien des liens.

Quelle place pour la famille d’accueil ?

De leur côté, les familles d’accueil peuvent parfois se montrer « trop » présentes en adoptant à certains moments une attitude « accaparatrice », rejetant inconsciemment les parents. En pointant du doigt les difficultés et défaillances des parents devant l’enfant, elles leur laissent ainsi que peu de place. « La famille d’accueil est elle-même confrontée à la difficulté de ce partage et peut-être tentée de se substituer aux parents »[9]. Par exemple, le simple fait de couper les cheveux d’un enfant sans en parler aux parents est parfois mal vécu par ces derniers. La famille d’accueil a donc un rôle important à tenir en ce sens : elle doit « [tenir] compte de leur existence et des liens qui unissent l’enfant à ses parents »[10] mais aussi valoriser leurs capacités.

Bien sûr, accueillir un enfant n’est pas facile et ces familles ne peuvent pas assumer tout toutes seules : « c’est (…) le rôle de l’équipe que de servir de tiers réducteur de conflits. On ne peut laisser la famille d’accueil vivre seul [les problèmes] ; elle doit pouvoir [les] rapporter et [les] analyser avec d’autres »[11].

Donner la place a chacun : la médiation du travailleur social

Le rôle du travailleur social est donc de faciliter ce partage familial et donc rendre possible la simultanéité des deux familles – des deux mondes – en veillant à la place que chacun occupe. Il s’agit de faire « vivre » les parents aux yeux des enfants malgré leur absence : « la place des parents n’est ni d’être partenaire, figurant, adversaire, ou patient mais juste celle des premiers responsables de l’enfant, pour lequel ils sont, a priori et dans la plupart des cas, porteurs de vie et de projets »[12]. Il est également indispensable de rechercher la complémentarité entre famille naturelle et famille d’accueil, favoriser la communication entre adultes, et prévenir les éventuels conflits.

L’enfant doit comprendre qu’il peut investir « ses » deux familles et il doit pour cela être autorisé à s’investir dans chacune des relations. Le partage est possible et bénéfique : il permet un regard nouveau en aidant l’enfant à prendre du recul quant à sa situation familiale.


[1] Art. 375 du code civil, modifié par la Loi n°2007-293 du 5 mars 2007.
[2]
DAVID (M.), Enfants, parents, famille d’accueil. Un dispositif de soins : l’accueil familial permanent, Erès, Ramonville Saint-Agne, 2008, p-7.
[3]
J’ai réalisé en 2009 un mémoire de master en intervention sociale que j’ai intitulé : « Le conflit de loyauté mis à l’épreuve : entre séparation, co-éducation et processus d’individualisation ».
[4]
CEBULA (J-C.), Guide de l’accueil familial, Dunod, Paris, 2000. p-35.
[5]
DAVID (M.), Enfants, parents, famille d’accueil. Un dispositif de soins : l’accueil familial permanent ; Erès, Ramonville Saint-Agne, 2008. p-15.
[6]
DAVID (M.), Le placement familial, De la pratique à la théorie, ESF, Paris, 1989. p-12.
[7]
« Assistant maternel à titre permanent » est l’ancien terme utilisé pour parler des « assistants familiaux ».
[8]
RUHAUD (B.), Les Cahiers de l’Actif n°274/275, Dossier Accueil Familial : Fantasmes et réalités. Grandeur de l’accueil familial et misère de l’assistante maternelle, 1999. p-24.
[9]
OUI (A.), Guide de l’assistant familial, Dunod, Paris, 2008. p-111.
[10]
DAVID (M.), Enfants, parents, famille d’accueil. Un dispositif de soins : l’accueil familial permanent, Erès, Ramonville Saint-Agne, 2008, p-17.
[11]
VERDIER (P.), L’enfant en miettes, L’aide sociale à l’enfance : Bilan et perspectives, Dunod, Paris, 2004. p-101.
[12]
ASSOCIATION NATIONALE DES PLACEMENTS FAMILIAUX (ANPF), Le placement familial ou la parentalité en tensions, L’Harmattan, Paris, 2000. p-112.

Auteur

Professionnel de l'accompagnement social et de la relation d'aide, convaincu de l’importance de se former tout au long de la vie... et vous ?

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